Le béton évoque d'abord le chantier, l'utilitaire, parfois la laideur. Pourtant, une œuvre d'art en béton peut produire une émotion que peu de matériaux atteignent : celle d'une masse calme, d'une surface qui garde la trace de son moule, d'une lumière qui glisse sur le gris. Entre béton et art, l'histoire est plus ancienne et plus riche qu'on ne le croit.
Une matière plus ancienne qu'on ne le pense
Les Romains maîtrisaient déjà un béton fait de chaux, de cendres volcaniques et de fragments de pierre. Ils en ont tiré des voûtes et des coupoles audacieuses, dont la plus célèbre couvre le Panthéon de Rome. Près de deux millénaires plus tard, elle reste l'une des plus grandes coupoles en béton non armé jamais construites, percée en son centre d'un oculus par lequel entre la seule lumière du lieu.
Le béton armé, qui associe le béton à des armatures d'acier, se développe à la fin du XIXe siècle. Il permet des portées, des porte-à-faux et des formes que la pierre interdisait. Des architectes comme Auguste Perret, en France, en font rapidement un matériau d'expression et non plus seulement de structure.
Du béton brut au brutalisme
Après la Seconde Guerre mondiale, Le Corbusier laisse le béton apparent sur l'Unité d'habitation de Marseille, avec les empreintes des planches de coffrage. Ce béton brut n'est plus caché sous un enduit : il montre comment il a été fait. Le terme brutalisme, qui désigne ensuite tout un courant architectural, est souvent rattaché à cette expression.
Le brutalisme a donné des bâtiments massifs, sculpturaux, aux volumes francs. Longtemps décrié, associé aux grands ensembles et aux bâtiments administratifs, il connaît depuis quelques années un regain d'intérêt : on photographie ses façades, on défend certains édifices menacés de démolition, on redécouvre la puissance plastique de leurs formes. Les liens entre l'œuvre d'art et l'architecture y sont particulièrement étroits : le bâtiment lui-même se regarde comme une sculpture habitable.
Le béton garde la mémoire de son moule : chaque surface est l'empreinte d'une forme qui a disparu.
Le béton, matière de l'œuvre d'art contemporaine
Le béton lisse et la lumière
L'architecte japonais Tadao Ando a fait du béton lisse, d'une précision presque textile, sa signature. Dans l'Église de la Lumière, près d'Osaka, une croix est simplement découpée dans le mur de béton : la lumière qui la traverse suffit à faire le lieu. Le matériau, sobre et uniforme, devient le meilleur écran pour la lumière naturelle.
Le moulage du vide
L'artiste britannique Rachel Whiteread a moulé en béton l'intérieur entier d'une maison londonienne promise à la démolition. L'œuvre, intitulée House, rendait visible l'espace où des gens avaient vécu, solidifié, privé de ses murs. Elle a elle-même été détruite peu après. Le béton y joue un rôle saisissant : il transforme l'absence en masse.
La sculpture monumentale
Le sculpteur basque Eduardo Chillida a érigé à Gijón, face à la mer, Éloge de l'horizon, une grande arche de béton qui cadre le ciel et fait résonner le vent. Arman, de son côté, a pris le béton à contre-emploi avec Long Term Parking, une tour où des dizaines de voitures sont prises dans la masse, comme des fossiles de la société de consommation.
Pourquoi le béton émeut
Plusieurs qualités expliquent la force du béton dans l'œuvre d'art :
- La masse. Le béton paraît lourd, immobile, durable. Il donne une impression de permanence qui apaise autant qu'elle impressionne.
- La neutralité. Son gris ne rivalise avec rien ; il laisse parler la lumière, l'eau, les ombres, les volumes.
- L'empreinte. Planches, banches, coffrages : le béton enregistre la forme dans laquelle il a pris. Il porte son histoire en surface.
- Le silence. Un espace de béton nu a une acoustique et une présence particulières, qui invitent à baisser la voix.
Ces qualités le rapprochent de l'œuvre d'art minimaliste, qui cherche elle aussi à faire beaucoup avec peu. Comme la pierre naturelle, le béton vit avec la lumière : rasante, elle révèle chaque relief ; zénithale, elle en fait une surface calme.
Vivre avec une œuvre d'art en béton
Le béton est entré dans les intérieurs par plusieurs portes : murs laissés bruts, plans de travail, mobilier, objets, petites sculptures. Il faut distinguer le béton proprement dit des enduits décoratifs qui l'imitent, comme le béton ciré, qui en reprennent l'aspect sans en avoir la masse. Les deux ont leurs qualités, mais ils ne vieillissent pas de la même façon.
Une sculpture ou un objet en béton supporte bien la vie quotidienne, mais reste poreux : il peut se tacher et gagne souvent à être protégé selon les conseils de l'artiste. Son poids impose aussi de vérifier le support avant de le poser ou de l'accrocher. En retour, il apporte ce que peu d'objets offrent : un point d'ancrage, une présence calme, une surface que la lumière change d'heure en heure. Associé au bois, au lin ou à la pierre, il gagne en chaleur, comme le montrent les principes de la maison sensible et ses matériaux.
RÉSONANCE, une chambre de béton
La première œuvre de Nyraël est faite de cette matière. RÉSONANCE est une chambre de béton minéral, posée sur un sol d'eau noire, éclairée par une lumière zénithale, où se dressent douze stèles, une par monde du catalogue. Le béton n'y est pas un décor : c'est lui qui crée le silence nécessaire pour que le visiteur, et seulement lui, devienne le sujet.
Aucune question n'est posée ; la vitesse d'approche, les arrêts, les retours composent le profil. Elle se visite en flux, depuis un navigateur, et à la sortie se compose un univers de présences en trois regards : ce qui vous ressemble, ce que vous pourriez aimer, ce qui ne vous ressemble pas.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le brutalisme ?
C'est un courant architectural de l'après-guerre caractérisé par des volumes massifs et un béton laissé apparent, souvent avec l'empreinte de ses coffrages. Le terme est fréquemment rattaché au béton brut employé par Le Corbusier. Longtemps décrié, il fait aujourd'hui l'objet d'une redécouverte.
Quels artistes ont travaillé le béton ?
Parmi les exemples connus : Rachel Whiteread et son moulage d'une maison entière, Eduardo Chillida et son Éloge de l'horizon à Gijón, Arman et sa tour de voitures prises dans le béton. Des architectes comme Tadao Ando en ont fait une matière proche de l'œuvre d'art.
Le béton est-il un matériau noble ?
Il ne l'a pas toujours été dans l'imaginaire collectif, mais architectes et artistes l'ont élevé au rang de matière d'expression. Sa qualité dépend beaucoup de la mise en œuvre : coffrage, finition, rapport à la lumière. Bien travaillé, il offre une présence calme et durable.