Il existe des lieux qu'on ne peut pas séparer de ce qu'ils montrent. La chapelle du Rosaire de Vence, conçue par Henri Matisse jusque dans ses vitraux et ses vêtements liturgiques, n'est pas un bâtiment qui contient des œuvres : elle en est une. La relation entre art et architecture oscille ainsi entre deux pôles — l'œuvre d'art posée dans un lieu, et l'œuvre qui fait le lieu.
Une longue alliance
Pendant la plus grande partie de l'histoire, la question ne se posait pas. Fresques, mosaïques, vitraux, sculptures des portails appartenaient au bâtiment ; on ne les concevait pas séparément. Une cathédrale gothique est un programme d'images autant qu'une structure, et la lumière colorée qui traverse ses vitraux fait partie de son architecture.
La séparation est plus récente. Le tableau de chevalet, transportable, puis le musée et le marché de l'art ont fait de l'œuvre un objet autonome, qui passe d'un mur à l'autre. Une large part de l'art moderne s'est construite sur cette autonomie. Une autre part de l'art du XXe siècle a cherché à la défaire, en revenant au lieu.
L'œuvre d'art intégrée : quand l'œuvre fait le lieu
Une œuvre est dite intégrée quand elle a été conçue pour un lieu précis et qu'elle perdrait son sens ailleurs. Trois exemples en donnent la mesure.
- La chapelle du Rosaire de Vence, achevée par Matisse au début des années 1950 : vitraux, céramiques murales et mobilier forment un ensemble unique, où la couleur des vitraux se dépose sur le blanc des murs au fil de la journée.
- La chapelle Rothko, à Houston, ouverte en 1971 : un espace octogonal conçu autour de grandes toiles sombres de Mark Rothko, pensé pour le recueillement.
- Les Skyspaces de James Turrell : des pièces ouvertes sur le ciel par une découpe dans le plafond, où l'architecture n'a pas d'autre rôle que de cadrer la lumière. Le bâtiment et l'œuvre ne font qu'un.
Dans ces cas, on ne regarde pas une œuvre dans une architecture : on habite, quelques minutes, une œuvre qui a pris la forme d'une architecture. C'est ce que l'art contemporain appelle l'œuvre in situ, conçue pour et avec son site.
Le 1 % artistique en France
La France a fait de ce dialogue une obligation. Le dispositif du 1 % artistique, institué en 1951 pour les constructions scolaires et universitaires puis étendu à d'autres bâtiments publics, consacre une part de l'ordre de 1 % du coût de certaines constructions publiques à la commande ou à l'acquisition d'œuvres d'artistes vivants, conçues pour le bâtiment.
Le dispositif a produit des milliers d'œuvres — peintures murales, sculptures, installations, interventions paysagères — dans des écoles, des universités, des hôpitaux, des bâtiments administratifs. Leur qualité est inégale, leur visibilité aussi : beaucoup ne sont connues que de ceux qui passent devant chaque jour. Mais le principe est fort : un bâtiment public n'est pas tout à fait achevé sans une œuvre pensée pour lui.
Une question revient souvent, celle de la durée. Une œuvre intégrée vieillit avec son bâtiment ; quand celui-ci est rénové ou démoli, son sort soulève des questions d'entretien, de conservation et de respect des droits de l'artiste.
Quand l'architecture devient œuvre d'art
Le mouvement inverse existe : des architectures pensées comme des sculptures habitables, et des artistes qui travaillent l'espace lui-même. Le brutalisme a fait du béton brut une matière expressive ; certaines églises modernes, comme Notre-Dame-du-Haut à Ronchamp, de Le Corbusier, sont visitées autant comme des œuvres que comme des lieux de culte. Du côté des artistes, les installations qui transforment une salle entière — par la lumière, le son, l'eau, la couleur — brouillent la frontière entre décor et structure.
La force de ces lieux tient souvent à trois choses : la lumière, dont la direction et la qualité sont décidées avec précision ; la matière, laissée lisible ; et le parcours, qui organise l'arrivée, l'attente, la découverte. Sur ce dernier point, notre article sur le seuil en architecture détaille comment un passage prépare ce qui suit. Et sur la manière dont un volume agit sur ceux qui y entrent, voir la résonance d'un espace.
Une œuvre accrochée se regarde ; une œuvre intégrée se traverse.
Ce que cela change pour le visiteur
Devant un tableau, le visiteur choisit sa distance, son angle, sa durée. Dans une œuvre qui fait le lieu, il est englobé : le corps entier participe, la lumière tombe sur lui comme sur les murs, le son de ses pas fait partie de l'expérience. On ne regarde plus seulement ; on se déplace, on s'arrête, on revient. Le rôle de la lumière dans ces expériences est développé dans œuvre d'art et lumière.
C'est aussi pourquoi ces œuvres résistent à la reproduction. Une photographie de la chapelle Rothko montre des toiles sombres sur des murs ; elle ne restitue pas ce que l'on éprouve, assis au centre, quand les yeux s'habituent peu à peu à la pénombre.
RÉSONANCE, une architecture qui observe
RÉSONANCE appartient à cette famille d'œuvres qui sont d'abord des lieux. C'est une chambre de béton minéral, au sol d'eau noire, éclairée par une lumière zénithale, où se dressent douze stèles — une pour chacun des mondes du catalogue. Elle est diffusée en flux : on la traverse depuis son navigateur, sans rien installer.
L'architecture y joue un rôle de plus : elle observe. Aucune question n'est posée ; la vitesse d'approche, les arrêts, les retours composent un profil. À la sortie apparaît un univers de présences, en trois regards : ce qui vous ressemble, ce que vous pourriez aimer, ce qui ne vous ressemble pas.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le 1 % artistique ?
C'est un dispositif français, institué en 1951 pour les constructions scolaires et universitaires puis étendu, qui consacre une part de l'ordre de 1 % du coût de certaines constructions publiques à des œuvres d'artistes vivants conçues pour le bâtiment. Il a produit des milliers d'œuvres dans des écoles, des universités et des bâtiments publics.
Qu'est-ce qu'une œuvre intégrée ?
C'est une œuvre conçue pour un lieu précis, qui perdrait une partie de son sens ailleurs. Vitraux, peintures murales, installations in situ ou espaces entiers comme la chapelle Rothko en sont des exemples.
Une architecture peut-elle être une œuvre d'art ?
Oui, lorsqu'elle est conçue d'abord pour l'expérience qu'elle produit : lumière, matière, parcours. Les Skyspaces de James Turrell ou la chapelle de Ronchamp de Le Corbusier se visitent autant comme des œuvres que comme des bâtiments.