Chercher la définition d'une œuvre d'art, c'est découvrir qu'il n'en existe pas une seule. Qu'est-ce qu'une œuvre d'art ? Pour le dictionnaire, une production humaine qui vise l'expression esthétique ; pour le juriste, une création originale ; pour le musée, ce qu'il accepte de conserver. Ces trois réponses dessinent ensemble un territoire assez net pour qu'on s'y oriente.
Une définition minimale de l'œuvre d'art
Le noyau commun tient en trois éléments. Une œuvre d'art est faite : elle résulte d'un geste humain, même réduit au choix. Elle est adressée : elle existe pour être perçue, et non pour servir à autre chose d'abord. Elle est formée : elle organise une matière, un son, un espace ou une idée de manière à produire un effet qui ne se réduit pas à sa fonction.
Une chaise sert à s'asseoir. Une chaise exposée par un artiste, isolée, éclairée, titrée, sert d'abord à être regardée. L'objet n'a pas changé ; son statut, si. C'est tout le problème de la définition : l'œuvre d'art ne se reconnaît pas toujours à ce qu'elle est, mais souvent à la place qu'on lui donne.
Ce que les philosophes ont proposé
Le beau et le jugement de goût
Pendant longtemps, la question ne se posait guère : l'art était l'imitation réussie de la nature, et la beauté son critère. Kant a déplacé le débat en décrivant le jugement de goût comme désintéressé : on trouve une chose belle sans rien attendre d'elle. Cette idée a durablement installé l'œuvre d'art du côté de la contemplation plutôt que de l'usage.
Le choc du ready-made
En 1917, Marcel Duchamp propose un urinoir retourné, signé R. Mutt et intitulé Fontaine. L'objet n'est ni fabriqué par l'artiste ni beau au sens classique. S'il est une œuvre, alors ni le savoir-faire ni la beauté ne suffisent à définir l'art. Nous consacrons un article entier au ready-made et à ce qu'il a changé.
Le monde de l'art
Le philosophe Arthur Danto a tiré la conséquence : deux objets visuellement identiques peuvent être l'un une œuvre, l'autre non. Ce qui les distingue est invisible : une théorie, une histoire, un contexte qu'il appelait le « monde de l'art ». Dans son sillage, George Dickie a formulé une théorie dite institutionnelle : est œuvre ce qu'un membre du monde de l'art présente comme tel. La définition devient sociale.
Une œuvre d'art ne se reconnaît pas toujours à ce qu'elle est : elle se reconnaît souvent à la place qu'on lui donne et au regard qu'elle exige.
Ce que dit le droit
Le droit français ne définit pas l'art, et c'est volontaire. Le Code de la propriété intellectuelle protège les « œuvres de l'esprit » quels qu'en soient le genre, la forme d'expression, le mérite ou la destination. Un juge n'a donc pas à décider si une création est réussie ; il vérifie qu'elle est originale, c'est-à-dire qu'elle porte l'empreinte de la personnalité de son auteur. Une idée seule n'est pas protégée ; sa mise en forme, si.
Le droit fiscal, lui, dresse une liste précise de ce qui compte comme œuvre d'art pour l'application de certaines règles : tableaux exécutés entièrement à la main, estampes tirées en nombre limité, sculptures dans certaines limites de fonte, photographies signées et numérotées dans une limite d'exemplaires. Cette liste sert à taxer, pas à juger, mais elle a le mérite de montrer que l'unicité et le contrôle de l'artiste pèsent lourd. La distinction entre original, multiple et reproduction en découle directement.
Cinq critères pour reconnaître une œuvre d'art
Aucun critère ne suffit seul, mais leur faisceau permet de trancher la plupart des cas.
- L'intention. Quelqu'un a voulu que cette chose soit perçue pour elle-même. Un galet poli par la mer est beau ; il devient œuvre quand un artiste le choisit, le place, le nomme.
- La forme. Une organisation délibérée de la matière, du temps ou de l'espace. Même l'art conceptuel, qui privilégie l'idée, lui donne une forme : un énoncé, un protocole, un document.
- L'excédent. L'œuvre produit plus que ce qu'elle dit. On peut la résumer, on ne l'épuise pas en la résumant.
- Le cadre. Un lieu, un titre, une signature, un cartel : tout ce qui signale au spectateur qu'il doit changer de regard.
- La réception. Une œuvre que personne ne voit reste une œuvre en puissance. Elle s'accomplit dans la rencontre, et celle-ci peut durer des siècles.
Ces critères expliquent aussi les cas limites. Un objet rituel exposé au musée a été fait avec une intention qui n'était pas esthétique : il devient œuvre d'art par le cadre et la réception. À l'inverse, une installation sans cadre clair, dans la rue, peut passer inaperçue alors qu'elle remplit tous les autres critères.
Une définition qui s'élargit
Le XXe siècle a ajouté à la liste la performance, l'installation, l'œuvre sonore, l'œuvre éphémère ; le XXIe y ajoute l'œuvre numérique et l'œuvre interactive. Chaque fois, la définition a dû s'ouvrir sans se dissoudre. Une œuvre peut désormais ne pas être un objet du tout : une durée, une situation, une relation. Ce qui demeure, c'est l'intention de produire une expérience qui vaut pour elle-même, et la nécessité d'un regard pour la recevoir.
Pour aller plus loin dans cette direction, l'article sur l'art interactif montre comment le spectateur est devenu, dans certaines œuvres, une partie de leur matière.
Quand l'œuvre d'art se définit par celui qui la traverse
RÉSONANCE, la première œuvre de Nyraël, signée ORÆL, se situe à cet endroit de la définition. C'est une chambre de béton minéral, un sol d'eau noire, une lumière zénithale et douze stèles, diffusée en flux et traversée depuis un navigateur. Elle ne pose aucune question : la vitesse d'approche, les arrêts et les retours du visiteur composent un profil, puis un univers de présences en trois regards.
Selon les critères ci-dessus, l'intention et la forme sont celles de l'artiste ; la réception, elle, devient le matériau même de l'œuvre. Vous pouvez en faire l'expérience en entrant dans RÉSONANCE.
Questions fréquentes
Quelle est la définition simple d'une œuvre d'art ?
C'est une création humaine faite pour être perçue pour elle-même, qui organise une matière, un son, un espace ou une idée afin de produire une expérience. Elle se reconnaît à l'intention de son auteur, à sa forme et au cadre dans lequel elle est présentée.
Un objet ordinaire peut-il être une œuvre d'art ?
Oui, depuis le ready-made de Marcel Duchamp, un objet choisi, isolé et présenté par un artiste peut accéder au statut d'œuvre. Ce n'est pas l'objet qui change, mais son statut et le regard qu'il appelle.
Le droit français définit-il l'œuvre d'art ?
Le droit d'auteur protège les œuvres de l'esprit sans juger de leur mérite, à condition qu'elles soient originales. Le droit fiscal, lui, établit une liste de catégories considérées comme œuvres d'art pour ses propres besoins. Pour une question précise, mieux vaut consulter un juriste.