Un pianiste s'assoit, ferme le couvercle du clavier, ne joue rien, le rouvre, puis se lève. C'est l'exemple le plus célèbre du silence comme œuvre d'art, et peut-être le plus mal compris. Entre silence et art, la relation est ancienne, mais au XXe siècle des artistes ont fait du silence plus qu'un décor ou une pause : une matière, et parfois l'œuvre elle-même. Ce qu'ils ont découvert en chemin concerne chacun d'entre nous, musicien ou non : le silence absolu n'existe pas, et ce que nous appelons ainsi est toujours peuplé.
John Cage et 4′33″ : une œuvre d'art faite de silence
Le 29 août 1952, à Woodstock, dans l'État de New York, le pianiste David Tudor crée 4′33″ de John Cage. La partition indique trois mouvements, pendant lesquels l'interprète ne joue aucune note. Tudor marque le début et la fin de chaque mouvement en fermant puis en rouvrant le couvercle du clavier. Pendant ces quatre minutes trente-trois, le public n'entend pas « rien » : il entend le vent dehors, la pluie sur le toit, les chaises qui grincent, les murmures, sa propre respiration.
L'œuvre ne consiste donc pas en une absence de son, mais en une déclaration d'écoute. Cage encadre un intervalle de temps et invite à considérer comme musique tout ce qui s'y produit. Le compositeur ne décide plus des sons ; il décide du cadre où l'on se met à les entendre.
L'expérience de la chambre anéchoïque
Cage racontait qu'avant de composer cette pièce, il avait visité une chambre anéchoïque à l'université Harvard, une salle conçue pour absorber tout écho. Il y avait pourtant entendu deux sons, l'un aigu, l'autre grave ; on lui aurait expliqué qu'il s'agissait de son système nerveux et de sa circulation sanguine. Il en a tiré une conviction : tant qu'on est vivant, il y a du son. Le silence n'est pas l'absence de bruit, c'est l'absence d'intention.
Le silence visuel : peindre le presque rien
Le silence a aussi ses équivalents en peinture. En 1918, Kasimir Malevitch peint Carré blanc sur fond blanc : une forme à peine distincte de son fond, qui pousse la peinture au bord de sa disparition. Le tableau ne représente rien ; il propose une quasi-absence, que le regard doit apprendre à habiter.
En 1951, Robert Rauschenberg réalise ses White Paintings, des toiles entièrement blanches. Cage, ami de l'artiste, y voyait des surfaces qui recueillent les ombres des visiteurs, la poussière, les variations de lumière, et elles ont compté dans la genèse de 4′33″. Le blanc y joue le rôle que le silence joue en musique : un cadre ouvert sur ce qui arrive.
Plus tôt, le peintre danois Vilhelm Hammershøi avait peint des intérieurs presque vides, des portes ouvertes sur d'autres pièces, une silhouette de dos : des tableaux dont on dit volontiers qu'ils semblent silencieux, tant rien n'y vient troubler la lumière.
Le silence n'est pas ce qui reste quand on retire tout ; c'est ce qui apparaît quand on cesse de vouloir remplir.
Des lieux de silence : quand l'œuvre d'art devient un espace
Certaines œuvres ne représentent pas le silence : elles le produisent. La Rothko Chapel, à Houston, ouverte en 1971, réunit dans un espace octogonal de grandes toiles sombres de Mark Rothko. Le lieu, ouvert à toutes les confessions et à ceux qui n'en ont aucune, est conçu pour la contemplation. On y entre, on s'assoit, et les toiles, presque noires au premier regard, se révèlent lentement à mesure que l'œil s'habitue.
Yves Klein, de son côté, a imaginé une Symphonie monoton-silence : un unique accord tenu longuement par l'orchestre, suivi d'un silence de même durée. Le silence n'y est pas une pause entre deux phrases, mais la seconde moitié de l'œuvre, aussi composée que la première.
Ces œuvres partagent une même exigence : elles demandent du temps et une disponibilité que notre quotidien accorde rarement. Le besoin d'en retrouver la possibilité, au-delà de l'art, est le sujet de notre article sur le besoin de silence.
Ce que le silence nous apprend à percevoir
Ce qui frappe dans toutes ces œuvres, c'est qu'elles transfèrent le travail vers celui qui écoute ou regarde. Quand l'artiste se retire, le visiteur devient actif. Le silence affine l'attention : les petits sons, les nuances de gris, les variations de lumière deviennent perceptibles, alors qu'ils étaient masqués par le bruit ordinaire.
On peut en faire l'expérience simplement. Asseyez-vous quatre minutes dans une pièce, sans rien faire, et notez tout ce que vous entendez : le réfrigérateur, la rue, votre souffle, un oiseau. Vous aurez rejoué, à votre manière, l'œuvre de Cage. Notre article sur l'œuvre d'art sonore prolonge cette réflexion du côté de ce que l'on entend, et celui sur le silence dans la maison du côté des lieux que l'on habite.
Une œuvre qui se tait : RÉSONANCE
RÉSONANCE, l'œuvre I de Nyraël, est une œuvre qui ne vous pose aucune question. Une chambre de béton minéral, un sol d'eau noire, une lumière zénithale, douze stèles : on la traverse depuis son navigateur, sans rien installer, et c'est la manière dont on s'y déplace qui parle.
La vitesse d'approche, les arrêts, les retours composent un profil de cinquante-sept variables. À la sortie apparaît un univers de présences en trois regards : ce qui vous ressemble, ce que vous pourriez aimer, ce qui ne vous ressemble pas.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que 4′33″ de John Cage ?
C'est une œuvre de John Cage créée en 1952 par le pianiste David Tudor, pendant laquelle l'interprète ne joue aucune note. Elle se compose de trois mouvements, d'une durée totale de quatre minutes trente-trois. Ce que le public entend, ce sont les sons de la salle et de l'environnement.
Le silence peut-il être une œuvre d'art ?
Des artistes l'ont fait, en encadrant un temps ou un espace de silence pour que le public y prête attention. Le silence absolu n'existant pas, l'œuvre porte en réalité sur l'écoute de ce qui reste. C'est le cadre artistique qui transforme cette expérience en œuvre.
Qu'est-ce que la Rothko Chapel ?
C'est un lieu de contemplation situé à Houston, au Texas, ouvert en 1971. Il réunit dans un espace octogonal de grandes toiles sombres de Mark Rothko. Il accueille des visiteurs de toutes confessions et ceux qui n'en ont aucune.